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Nous ne reviendrons pas à la normalité, parce que la normalité était le problème

L’une des stratégies les plus efficaces mises en place par les grandes puissances à chaque crise consiste à accuser la population pour qu’ils assimilent le discours dominant sur la situation, afin d’éviter tout rébellion contre l’ordre établi. C’est une stratégie largement appliquée ces dix dernières années avec le choc de la dette publique, qui est présentée à la population comme la conséquence de vivre de façon absurde, au-dessus de ses moyens, sans faire preuve de la moindre responsabilité envers les générations futures. L’objectif était d’éviter que la frustration liée à la dégradation des conditions de vie d’une grande partie de la population ne se transforme en colère contre un système qui avait placé les intérêts des lobbies financiers et des banques au-dessus des droits des citoyens.

C’est une stratégie qui se développe actuellement pendant la phase la plus critique de l’épidémie engendrée par le virus. Tout cela avec un système de santé progressivement privatisé et qui, même lorsqu’il est public, est soumis à un remaniement mené par l’obsession de maintenir l’équilibre budgétaire. Un modèle économico-social – entièrement fondé sur la priorité des profits des entreprises et sur la prédominance des initiatives privées – peut-il être mis en cause, au risque de voir s’effondrer tout le château de cartes de la doctrine sur laquelle il repose ? Du point de vue des grandes puissances, c’est inconcevable — Après que l’Institut national italien de la santé a déclaré que les décès imputables au coronavirus – c’est-à-dire non liés à d’autres maladies graves – ne seraient que de trois, un journaliste italien célèbre s’est laissé aller à un véritable hymne à la désinformation en disant que l’Institut aurait tort, d’un point de vue communicationnel, de donner ce genre d’informations, car cela désorienterait les “simples individus” à qui on a recommandé de se terrer chez eux comme s’ils étaient en guerre.

Une “simple femme” frappant des couvercles sur son balcon (Italie)
L’entrée du Centre sportif olympique de l’armée italienne à Cecchignola, où 55 Italiens revenus de Wuhan ont été mis en quarantaine – Photo : Fabio Frustaci/ANSA

Arrive la phase consistant à accuser les citoyens : Ce n’est pas le système de santé, sous-financé et privatisé, qui ne fonctionne pas. Ce ne sont pas les décrets insensés qui, d’une part, maintiennent les usines ouvertes — et incitent même à aller y travailler en offrant une prime —, et d’autre part réduisent les moyens de transport, les rendant ainsi propices à la propagation du virus. Ce sont les citoyens irresponsables se comportant mal, en se promenant ou en courant dans un parc, qui nuisent au bon fonctionnement d’un système efficace.

Cette chasse aux contaminateurs moderne, mais ancestrale, est particulièrement puissante, car elle se mêle au besoin individuel de mettre un nom sur l’angoisse de devoir combattre un ennemi invisible : c’est pourquoi elle désigne des coupables — “irresponsables” —, en les construisant autour d’une campagne médiatique qui ne répond à aucune réalité évidente, et permet de détourner une colère destinée à croître avec le renforcement des mesures restrictives, évitant ainsi qu’elle ne se transforme en révolte politique contre un modèle qui nous a contraints à nous battre jusqu’à l’épuisement, sans nous garantir de protection.

“L’un ou l’autre”, a déclaré le journaliste. Une fois que vous en avez choisi un, vous ne pouvez plus revenir en arrière. Ses mots rappellent un peu ceux qui ont été projetés sur la façade d’un bâtiment par l’artiste Matías Segura, lors des manifestations à Santiago, en octobre dernier. Ils désignaient la normalité du mode de vie chilien comme étant le principal problème. “No volveremos a la normalidad porque la normalidad era el problema — Nous ne reviendrons pas à la normalité, parce que la normalité était le problème.” Aujourd’hui, cette idée semble concerner le monde entier.

Projection de Matías Segura – Santiago (Chili), 30 octobre 2019

Traduction en français par
Delphine V.

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French

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